La correction de copies... un exercice parfois frustrant

Julie Blanchette, Chargée de cours à l’Université de Montréal

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Pouvons-nous écrire « prévoir à l’avance », « prédire d’avance » ou « préparer à l’avance »? Devons-nous considérer comme pléonastiques ces expressions? Avant de passer à des conclusions hâtives, les professeurs de français, ces amoureux de la pureté de la correction, doivent incessamment faire des recherches afin de ne pas pénaliser injustement les élèves. Ainsi, en fouillant dans les différents ouvrages de grammaire, ils pourront se rendre compte qu’il est possible de dire « préparer d’avance », mais que les expressions « prévoir d’avance » et « prédire d’avance » sont condamnées. Ces explications détaillées se trouvent notamment dans le Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne de Joseph Hanse. Parfois, les enseignants sont également incapables de trouver ce qu’ils recherchent et sont choqués par l’insuffisance des données des dictionnaires et des grammaires. Et pour finir, ils peuvent aussi se buter à un autre obstacle : de façon récurrente, alors que certains ouvrages décrieront telle ou telle expression, d’autres approuveront son emploi. C’est sur cette dernière difficulté que nous nous focaliserons dans le présent article.

 

LA SYNTAXE

En ce qui concerne la syntaxe, nous pourrions croire que la construction des phrases n’a rien de sorcier. Or, l’étude des différents outils linguistiques permet de conclure que les linguistes ont de multiples divergences d’opinions sur la syntaxe. À titre indicatif, depuis longtemps, les dictionnaires et les sites spécialisés dans le domaine de la grammaire répètent que nous devons utiliser la préposition « à » devant un moyen de transport que nous enfourchons. Ainsi, nous devrions dire ceci : « Nous nous promenons à vélo. » Cependant, l’Office québécois de la langue française explique que, de nos jours, cette règle est désuète pour la plupart des linguistes : « [Avec] les mots bicyclette, vélo, moto, scouteur et skis, on utilise à ou en. Les tournures avec en se sont répandues dans la langue courante, dans les dictionnaires ainsi que chez les écrivains, bien que cet emploi reste critiqué par certains grammairiens. » En lisant ce paragraphe, un professeur de français peut se demander s’il doit considérer l’emploi de la préposition « en » comme une erreur, étant donné que certains linguistes continuent de critiquer son emploi. Dans ce cas, c’est le professeur qui doit décider si, pour lui, l’utilisation de la préposition « en » est une erreur, puisque les linguistes n’ont pas tous le même point de vue. En ce qui me concerne, j’aurais tendance à ne pas pénaliser l’élève lorsqu’il utilise cette préposition afin d’éviter qu’il conteste ma décision en me montrant les explications de l’OQLF. Bref, il est possible de constater que la correction d’un texte est très ardue et que cela exige plusieurs compétences. Être professeur de français exige de faire de constantes mises à jour. Rappelons également qu’il ne s’agit que d’un seul écueil parmi tant d’autres en matière de syntaxe.

 

LA PONCTUATION 

Pour ce qui est de la ponctuation, les règles sont loin d’être identiques d’un ouvrage à l’autre. Pour information, le Multidictionnaire de la langue française souligne que la locution « et ce » s’écrit entre virgules. Ainsi, nous devrions écrire ceci : « J’ai aidé ces bénévoles, et ce, avec joie. » Par contre, le TERMIUM Plus, soit la banque de données terminologiques et linguistiques du gouvernement du Canada, n’est pas de cet avis. En effet, il met en avant que la locution « et ce » est toujours précédée d’une virgule, mais qu’elle n’est pas toujours suivie de ce signe de ponctuation. En conséquence, il serait possible d’écrire ceci : « J’ai menti, et ce devant ma mère. » Alors, que faire dans ce cas? Le professeur se trouve devant une alternative. Encore une fois, nous constatons qu’une réflexion linguistique sérieuse s’impose.

 

LE VOCABULAIRE 

Quant au vocabulaire, nous observons également un certain flottement. À titre d’exemple, dans le Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne de Joseph Hanse, à propos du mot « drastique », il est écrit ceci : « Se dit proprement d’un purgatif énergique, mais s’applique au figuré, comme draconien, radical, à tout remède très énergique : Des mesures financières drastiques (GLLF). Une réforme drastique (GR) » (1998). Cependant, nous notons que les linguistes ont des avis contraires dans le Multidictionnaire ou bien sur le site de l’OQLF. L’Office explique que l’adjectif « drastique » est considéré comme un anglicisme au sens de « draconien, radical ». Et que dire de « ci-haut » et de « ci-bas » qui sont, selon le Multidictionnaire, des impropriétés pour « ci-dessous » ou « ci-après »? Nous ne pouvons que constater pour la énième fois que l’OQLF n’épouse pas l’opinion du Multi : Les locutions adverbiales ci-haut et ci-bas sont parfois employées pour renvoyer à un passage, une note, une illustration, un graphique, etc., qui précède (ci-haut) ou qui suit (ci-bas) la mention de ces indications dans une page, un document ou encore un site. L’absence de ces deux locutions dans la plupart des dictionnaires a conduit des observateurs de la langue au Québec à les condamner comme « barbarismes » ou « impropriétés », mais aujourd’hui, un réexamen de leur usage nous amène à les considérer comme des formes simplement plus rares ailleurs dans la francophonie, ce qui explique leur absence des dictionnaires. Ci-haut et ci-bas sont attestés non seulement au Québec, mais en Europe francophone, et non seulement anciennement, mais encore à l’heure actuelle. Ainsi, alors que certains linguistes critiquent vivement l’emploi de ci-haut et de ci-bas, d’autres grammairiens l’avalisent. Dans le dessein d’offrir la meilleure correction possible à ses élèves, un enseignant doit prendre en considération toutes ces remarques linguistiques et porter un jugement sur celles-ci.

 

LA GRAMMAIRE 

Nous pourrions croire que l’utilisation du pluriel ou du singulier est un jeu d’enfant; toutefois, il n’en est rien. Pour information, le Multidictionnaire affirme que la locution « au dire de » doit être au singulier, mais que nous pouvons écrire « selon le dire de » ou « selon les dires de ». En revanche, sur le site du TERMIUM Plus, il y a hésitation : « L’expression est plus fréquente au singulier (au dire de) qu’au pluriel (aux dires de). Certains auteurs condamnent le pluriel, mais il est attesté. On peut donc l’employer. »

 

Au terme de cette analyse, nous pouvons mettre en avant qu’il n’existe pas une seule bonne correction possible, mais qu’il y a des corrections. Les voix plurielles des spécialistes de la langue française mettent en avant la complexité du français. Tel un archéologue à la recherche de vestiges enfouis, le professeur de français se doit d’examiner tous les ouvrages linguistiques, de se remettre constamment en question et d’être ouvert aux différentes possibilités linguistiques afin que ses élèves puissent améliorer leurs compétences scripturales et qu’ils puissent obtenir les meilleurs résultats possible.

 

RÉFÉRENCES
Hanse, Joseph, et Daniel Blampain. Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne,3e éd., Bruxelles, Éditions De Boeck-Duculot, 1998, 983 p.
Office québécois de la langue française. Banque de dépannage linguistique, [En ligne],2018. [www. oqlf.gouv.qc.ca]
Termium Plus. Clefs du français pratique, [En ligne], 2018. [http://www.btb.termiumplus. gc.ca]
Villers, Marie-Éva de. Multidictionnaire de la langue française, 6e éd., Montréal, Éditions Québec Amérique, 2015, 1855 p.

 

Article issu des Cahiers de l'AQPF - Volume 9, numéro 1