Le sentiment de bienêtre en enseignement : quelles répercussions possibles sur le climat scolaire et sur la réussite des élèves ?

Nancy Goyette, Ph. D.
Professeure et chercheure au Département des sciences de l’éducation, Université du Québec à Trois-Rivières

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Le sentiment de bienêtre en enseignement : quelles répercussions possibles sur le climat scolaire? Les grandes transformations issues des mouvances sociales et politiques depuis la Révolution tranquille ont amplifié la complexité de la tâche des enseignants québécois et de leur rôle dans l’institution scolaire (Tardif, 2013). Plus souvent qu’autrement, leur quotidien se conjugue par des défis liés, entre autres, à un manque de ressources devant une hétérogénéité grandissante d’élèves et de leurs besoins, la pénurie d’enseignants, le manque de temps pour accomplir adéquatement la somme de travail requise pour répondre aux attentes du milieu, le manque de formation pour bien intervenir dans une école qui se transforme constamment. Les enseignants doivent envisager leur profession au-delà des considérations purement pédagogiques et didactiques issues directement de leurs champs de compétences, pour naviguer dans un univers d’incertitudes et d’impondérables imposés par des situations difficiles à gérer, auxquelles ils doivent s’adapter. S’en suivent des conséquences malheureuses pour certains d’entre eux, telles que la détresse psychologique (stress, anxiété, troubles d’adaptation) ou pire, le décrochage professionnel.

Or, malgré cet état de fait qu’il ne faut pas banaliser, on parle rarement des enseignants qui évoluent dans leur carrière positivement et qui ressentent du bienêtre au travail. Ces derniers, bien qu’ils aient vécu des moments difficiles, ont réussi à persévérer ou à faire preuve de résilience. Qui plus est, ils affirment parfois être passionnés de leur profession et démontrent un grand engagement auprès de leurs élèves, de leurs collègues ou de leur communauté. Ces dernières années, l’émergence de recherche sur le bienêtre à l’école permet de conclure que des élèves qui se sentent bien à l’école apprennent mieux (Rascle et Bergugnat, 2016). L’enseignant étant l’un des principaux acteurs dans la construction d’un climat scolaire sain et bienveillant, on peut se demander quelles pourraient être les répercussions de son bienêtre sur le milieu dans lequel il évolue, sur sa classe et sur l’enseignement qu’il dispense aux élèves.

 

LE BIENÊTRE EN ENSEIGNEMENT : UNE QUESTION DE SENS ET DE DÉVELOPPEMENT IDENTITAIRE
Le phénomène du bienêtre en enseignement émerge dans un contexte où l’on se rend compte que la santé psychologique des enseignants n’est pas optimale. La psychologie positive permet d’explorer de nouvelles avenues pour mieux comprendre le concept de bienêtre et de trouver des solutions pour remédier à cette situation. En effet, Seligman (2011) propose cinq éléments constituant le bienêtre chez les individus de la population en général : les émotions positives, l’engagement, les relations positives, le sens et l’accomplissement. En se basant sur cet auteur, les recherches de Goyette (2014, 2016) sur le bienêtre en enseignement ainsi que celles de Goyette et Martineau (2018) sur le développement identitaire positif mettent en lumière que le sens donné à la profession est l’élément central du bienêtre des enseignants. En effet, tout enseignant, à un moment de sa carrière, se demande la raison pour laquelle il enseigne et continue de travailler dans des conditions parfois difficiles. Cette remise en question, faisant partie du processus de développement de l’identité professionnelle, initie une quête de sens par rapport aux actions quotidiennes portées dans l’exercice de ses fonctions. De plus, elle fait foi d’un besoin d’arrimer les représentations personnelles qu’il possède de son rôle en vertu de ses connaissances, de ces valeurs, de ces croyances et de ses aspirations, à la réalité complexe de l’enseignement (Gohier, Anadón, Bouchard, Charbonneau et Chevrier, 2001).

Plusieurs autres éléments du bienêtre gravitent autour du sens donné à la profession afin de le définir davantage au gré des expériences vécues au travail. Par exemple, certains enseignants expliquent l’importance de tisser un lien significatif avec les élèves pour pouvoir favoriser les apprentissages, ce qui relève de relations positives. D’autres parleront d’émotions positives vécues en classe avec leurs élèves à la suite d’une activité pédagogique qui a été un succès. La passion de l’enseignement est aussi un élément qui génère du bienêtre chez les enseignants et qui démontre sans équivoque leur grand engagement dans différents projets pédagogiques, sans égard pour le temps alloué pour la tâche. Pour eux, l’important est de guider l’élève dans le développement de compétences disciplinaires et personnelles pour favoriser leur réussite éducative, car ils sont convaincus de leur responsabilité sociale dans l’éducation des futures générations. Ces enseignants motivés qui ressentent du bienêtre ont souvent une autodétermination élevée (Deci et Vansteenkiste, 2004) parce qu’ils ont réussi, par une démarche de réflexion sur soi qui participe à leur construction identitaire, à développer leur autonomie professionnelle, leur sentiment de compétence et une affiliation sociale positive dans leur milieu. Cette réflexion sur soi permet aussi à certains enseignants de découvrir leurs valeurs et leurs forces de caractère (Peterson et Seligman, 2004) qui guident leurs interventions auprès de leurs élèves et leurs approches pédagogiques pour qu’elles soient fortement en cohérence avec le sens qu’ils donnent à leur profession.

 

LA CONSTRUCTION D'UN CLIMAT SAIN ET BIENVEILLANT
Ces dernières années, on dénombre une hausse d’anxiété et de stress chez les élèves (Leclaire et Lupien, 2018) qui nuit souvent à leur parcours scolaire ainsi qu’à leur réussite éducative. Baudoin et Galant (2018) affirment toutefois que le niveau de bienêtre des élèves peut être mis en lien avec le climat scolaire dans lequel ils évoluent. Ce climat scolaire, que les auteurs définissent comme « une impression générale partagée par les élèves, les enseignants et les parents concernant l’environnement scolaire […] [qui] reflèteraient les normes, les valeurs, les relations interpersonnelles, les pratiques des enseignants ou encore l’organisation de l’école » (p. 18), s’élabore par une coopération entre les divers intervenants d’une école, et dans laquelle l’enseignant est l’élément clé par ses interactions constantes avec les élèves.

Pour favoriser le climat relationnel, les enseignants misent sur l’élaboration de relations positives qui sont une source de bienêtre, en soutenant socialement les élèves, en les traitant équitablement et respectueusement. Ils savent également mettre en place des règles de classe claires et exercent une intolérance accrue à toute sorte de comportements violents (verbaux ou physiques) pour assurer un climat de sécurité. Enfin, pour créer un climat d’apprentissage satisfaisant, ces enseignants s’impliquent dans l’élaboration de projets pédagogiques qui prennent en compte le bienêtre des élèves. Ils savent faire preuve de bienveillance en étant exigeants, mais aussi encourageants, pour les aider à relever certains défis et développer une estime d’eux-mêmes. Ils n’hésitent pas à effectuer des changements dans leurs pratiques et à faire preuve de créativité pour réaliser des activités pédagogiques ayant un sens pour les élèves, ce qui les amènera à s’engager davantage dans leurs apprentissages et à réguler leurs émotions pour qu’elles soient positives face à l’école (Dionne et Bergevin, 2018).

 

CONCLUSION
Bien que de plus en plus de recherches font un lien entre le bienêtre de l’élève et le climat scolaire, il semble primordial d’explorer davantage les répercussions du bienêtre des enseignants dans l’élaboration d’un environnement sain et bienveillant à l’école. Cependant, nous savons que les enseignants éprouvant du bienêtre en enseignement ont vécu un processus de développement identitaire dont les remises en question les ont amenés à construire un sens de leur travail basé sur une vision humaniste de l’enseignement, qui valorise des valeurs telles que le respect, la coopération, la prise en compte de chacun et l’estime de soi. Cela guide leurs interventions et oriente leurs stratégies pédagogiques pour favoriser le bienêtre des élèves et leur réussite éducative.

 

RÉFÉRENCES
Baudoin, N. et Galant, B. (2018). Le climat scolaire influence-t-il le bien-être des élèves ? Dans N. Rousseau et G. Espinosa (dir.),     Le bien-être à l’école. Enjeux et stratégies gagnantes. (p. 15-30). Québec: Presses de l’Université du Québec.
Deci, E. L. et Vansteenkiste, M. (2004). Selfdetermination theory and basic need satisfaction: Understanding human   development in positive psychology. Ricerche di psicologia, 1(27), 23-40.
Dionne, F. et Bergevin, S. (2018). Les pensées et les émotions difficiles en contexte scolaire. Mieux les comprendre pour mieux   intervenir. Dans N. Rousseau et G. Espinosa (dir.), Le bien-être à l’école. Enjeux et stratégies gagnantes. (p. 281-298). Québec :   Presses de l’Université du Québec.
Gohier, C., Anadón, M., Bouchard, Y., Charbonneau, B. et Chevrier, J. (2001). La construction identitaire de l’enseignant sur le   plan professionnel : un processus dynamique et interactif. Revue des sciences de l’éducation, 27(1), 3-32.
Goyette, N. (2014). Le bien-être dans l’enseignement : étude des forces de caractère chez des enseignants persévérants du   primaire et du secondaire dans une approche axée sur la psychologie positive. Thèse de doctorat inédite. Université du   Québec à Trois-Rivières, Trois-Rivières, Québec.
Goyette, N. (2016). Développer le sens du métier pour favoriser le bien-être en formation initiale à l’enseignement. Revue   canadienne en éducation, 39(4), 1-29.
Goyette, N. et Martineau, S. (2018). Les défis de la formation initiale des enseignants et le développement d’une identité   professionnelle favorisant le bien-être. Phronesis, 7(2), 4-19.
Leclaire, S. et Lupien, S. (2018). Le stress et les enjeux dans le milieu scolaire. Dans N. Rousseau et G. Espinosa (dir.), Le bien-   être à l’école. Enjeux et stratégies gagnantes. (p. 221-239). Québec : Presses de l’Université du Québec.
Peterson, C. et Seligman, M. E. P. (2004). Character Strengths and Virtues: a Handbook and Classification. Oxford, New York:   Oxford University.
Press. Rascle, N. et Bergugnat, L. (2016). Qualité de vie des enseignants en relation avec celle des élèves : revue de question,   recommandations.
Réto, G. (2018). La bienveillance dans le champ scolaire. Caractérisation des pratiques et actualisation selon des membres du   personnel enseignant de collège, des chefs d’établissement et des experts du monde de l’éducation.
Thèse de doctorat   inédite. Université catholique de l’Ouest (France) et Université de Sherbrooke (Canada).
Seligman, M. E. P. (2011). Flourish: A Visionary New Understanding of Happiness and Well-being. New York : Free Press.
Tardif, M. (2013). La condition enseignante au Québec du XIXe au XXIe siècle : une histoire cousue de fils rouges : précarité,   injustice et déclin de l’école publique. Québec : Presses de l’Université Laval.

 

Article issu des Cahiers de l'AQPF - Volume 10, numéro 1.