Quand lire, c’est aussi écouter et regarder

Marie-Claude Tremblay
Université de Sherbrooke

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En apparence simple, voire mineure, la chanson est un objet pluridimensionnel qui gagne à être étudié dans toute sa complexité. Le vidéoclip constitue un support de choix pour analyser la chanson en classe de français, au secondaire comme au collégial, puisqu’il permet une lecture complète de l’œuvre. Non seulement le texte, la musique et l’interprétation y sont-ils perceptibles, mais l’image qui les accompagne fait partie du discours, remplaçant la performance scénique de l’artiste (laquelle est généralement hors de notre portée en classe).

Les objectifs du présent article sont de rappeler les cinq composantes principales de la chanson et de proposer des points d’ancrage pour l’analyse d’un vidéoclip. Des idées d’activités sont amenées en conclusion.

 

LA CHANSON, UNE FORME INTERMÉDIALE
L’analyse d’une chanson, dans une perspective interprétative, passe par l’écoute, par la lecture, mais aussi parfois par le visionnement. La relation texte-musique, comme la relation texte-musique-image dans le cas d’un vidéoclip, présente des correspondances qui participent du sens. D’où le titre ici choisi, qui renvoie à l’ouvrage Quand lire, c’est faire (1980) de Stanley Fish1. Selon Fish, toute lecture est d’abord interprétation. Suivant cette perspective, interpréter globalement une chanson ne saurait se faire sans lire, écouter et regarder.

Aborder un genre intermédial comme la chanson implique de connaitre ce qui le caractérise. De façon très sommaire, la chanson pourrait se définir comme un texte mis en musique qui n’existe qu’une fois interprété (Hirschi, 2008). Pour une réception optimale, et puisque le texte est avant tout destiné à être entendu (Léger, 2001), il devrait pouvoir se mémoriser facilement et demeurer relativement accessible (Joubrel, 2001). Dans un temps limité, l’auditeur doit réussir à saisir l’essence du propos, tout en demeurant sensible à l’effet esthétique produit par la musique et la prosodie. Si, dans le poème, le texte est un objet autonome en soi, dans la chanson, il n’est que la moitié d’un tout (Léger, 2008). Ne s’intéresser qu’au texte d’une chanson ne constituerait ainsi qu’une lecture partielle de l’œuvre.

Outre les composantes principales que constituent le texte, la musique et l’interprétation, la performance demeure un aspect sémiotique important (Giroux, 1993; Melançon, 1996), dans la mesure où la gestuelle de l’artiste et la mise en scène du spectacle influencent la réception du discours. Or, assister à une prestation d’un artiste ne peut se faire à tout moment et sans frais. Le clip devient alors utile, puisqu’à défaut de donner à voir la performance scénique de l’artiste, il mobilise une dimension visuelle qui dirige notre « lecture » (Björnberg, 2000; Gaudin, 2018; Melançon, 1996). Analyser une chanson, c’est donc aussi écouter et regarder une performance (lors d’une prestation) ou des images (dans le cas d’un vidéoclip). D’où la proposition de Melançon (1996) d’une interprétation englobante de la chanson.

En classe de français, il va de soi que l’accent sera mis sur le texte, puisque la musique, les technicités vocales ou visuelles dépassent le champ de compétences de la plupart des enseignantes et enseignants. N’empêche, il importe de sortir de sa zone de confort et d’acquérir un bagage terminologique minimal permettant de commenter chaque composante de la chanson. Prenons « Carmen » (2013) de Stromae. Sans une écoute de la pièce, l’intertextualité du titre et l’actualisation que fait l’artiste français de « L’amour est un oiseau rebelle » de Bizet2 risquent de passer inaperçues. Cette particularité formelle et discursive constitue pourtant l’un des principaux intérêts de la chanson de Stromae, qui critique l’envahissement des réseaux sociaux dans les relations personnelles ainsi que ses dérives.

 

LIRE, ÉCOUTER ET REGARDER 
Puisque le vidéoclip est une lecture en soi, le regarder, c’est faire la lecture d’une lecture. Dans certains cas, on validera sa compréhension de la chanson en visionnant le clip, alors qu’à d’autres moments, on y découvrira un sens insoupçonné de la pièce. D’un clip à l’autre, l’analyse de la chanson sera plus ou moins dirigée, selon qu’on y présente des images plutôt abstraites ou plus explicites du texte. Le vidéo « Carmen » de Stromae offre une lecture sans équivoque du propos. À l’inverse, « Igloo » de Safia Nolin, laisse une place plus grande à l’interprétation du public, renvoyant davantage une ambiance qu’une histoire (bien qu’un certain récit s’en dégage). Dans les deux cas, l’image participe du discours par les liens qu’elle établit entre le texte, la musique et l’interprétation.

Pour guider les élèves vers une lecture englobante, une grille d’analyse s’avère essentielle, laquelle gagnera à être assez détaillée sans être inutilement surchargée. Il s’agit de pister les élèves vers des éléments sémiotiques qui contribueront à leur compréhension. Parmi les éléments textuels, on s’intéressera à l’énonciation, aux repères spatiotemporels, aux thèmes, à la tonalité, à la structure du texte (division couplets-refrain, progression du propos) et à sa littérarité (figures de style, niveaux de langage, intertextualité, métalangage). Sur le plan sonore (interprétation musicale et vocale), on décrira notamment le genre musical, l’orchestration, la tonalité, le rythme, la prosodie. Enfin, l’aspect visuel du clip donnera à voir des repères spatiotemporels, des univers symboliques, des jeux de mouvement, des types d’images (en noir et blanc, floues, abstraites, documentaires, etc.) et de plans, agissant comme autant d’éléments qui contribuent au sens. Pensons aux mouvements panoramiques de la caméra dans le vidéoclip « Igloo », qui renforcent le sentiment d’errance exprimé par l’énonciatrice et sa situation de femme confinée à rester toujours au même point.

Pour respecter l’intermédialité de la chanson et proposer une lecture englobante, on procèdera généralement en deux temps (Machin, 2010; Melançon, 1996) : description des composantes (1) et mise en relation de ces dernières entre elles (2). Qu’il s’agisse de faire écrire aux élèves un commentaire critique, une analyse ou de faire un exposé oral sur une chanson, la partie la plus éloquente de l’analyse demeure celle qui découle de la deuxième étape. Il va de soi que les élèves doivent d’abord décrire le texte, la musique et les images afin de dresser le portrait de l’objet étudié. Mais leur travail devrait principalement porter sur la seconde étape de l’analyse, à savoir les liens établis entre les paroles proposées et la manière dont elles sont livrées ou encore l’effet de telle image couplée à tel mot ou son effet avec la musique.

 

ACTIVITÉS
Le combat des clips, où des équipes s’affrontent oralement pour défendre un choix de vidéo, permet de livrer ce type d’analyse englobante. En écriture, outre l’analyse traditionnelle de type dissertation ou le commentaire critique, on pourrait se lancer dans un projet de plus grande envergure et demander aux élèves d’écrire un synopsis de vidéoclip à partir de l’écoute d’une chanson.

 

1 Lequel était lui-même inspiré de Quand dire, c’est faire (1962) du philosophe J. L. Austin.
2 La musique est reprise intégralement de l’opéra Carmen de Bizet.

 

RÉFÉRENCES
Björnberg, A. (2000). Structural Relationships of Music and Images in Music Video. Dans R. Middleton (Dir.). Reading Pop :   Approaches to Textual Analysis in Popular Music (p. 347 à 378). Oxford : Oxford University Press.
Boutin, J., Lafrance, F., Leblond, N., Guillemette, L. et Sabourin, M. (2018). « “Carmen” de Stromae », présentation dans le cadre   du cours ELC267Chanson francophone, Université de Sherbrooke.
Hirschi, S. (2008). Chanson. L’art de fixer l’air du temps. De Béranger à Mano Solo. Paris : Les belles lettres/Presses   universitaires de Valenciennes.
Gaudin, A. (2018). Le clip comme forme d’expression musico-visuelle : pour une esthétique de la relation musique-images.   Volume!, 14(2), 97-110. Repéré à : https://www.cairn. info/revue-volume-2018-1-page-97.htm
Giroux, R. (1993). Sémiologie de la chanson. Dans R. Giroux (Dir.). En avant la chanson! (p. 17 à 29). Montréal : Triptyque.
Joubrel, B. (2001). Essai d’une définition des frontières musicales de la chanson francophone. Dans S. Hirschi (Dir.). Les   frontières improbables de la chanson (p. 21 à 31). Valenciennes : Presses universitaires de Valenciennes.
Léger, R. (2008). Écrire une chanson. Montréal : Québec Amérique.
Machin, D. (2010). Analysing Popular Music : Image, Sound, Text. Los Angeles : Sage.
Melançon, J. (1996). « Amère America » de Luc de Larochellière ou l’analyse d’une chanson à succès. Dans R. Giroux (Dir.). La   chanson : carrières et société (p. 175 à 191). Montréal : Triptyque.

VIDÉOCLIPS
« Carmen » (2015), clip réalisé par Sylvain Chomet, musique composée par Georges Bizet et paroles écrites par Stromae.
« Igloo » (2015), clip réalisé par Gabriel Poirier-Galarneau, musique et paroles par Safia Nolin.

 

Article issu des Cahiers de l'AQPF - Volume 9, numéro 2.