Un nouveau paradigme : la littératie médiatique multimodale

Monique Lebrun, Professeure au département de didactique des langues, UQAM
Nathalie Lacelle, Professeure au département de didactique des langues, UQAM
Jean-François Boutin, Professeur au département des sciences de l’éducation, UQAR - Campus de Lévis

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La multiplication des outils numériques dans notre monde nous oblige à repenser la notion de littératie. Il ne suffit plus de savoir lire et écrire; il s’agit désormais d’appliquer ces compétences à l’univers numérique, ce qui a donné naissance à un champ multidisciplinaire auquel l’école commence à peine à s’intéresser, soit la littératie médiatique multimodale.

Celle-ci rend compte du changement non seulement des médias un à un, mais de tout un environnement médiatique qui intègre l’imprimé, l’audiovisuel, la téléphonie, la réalité virtuelle, les médias « augmentés » et l’ordinateur. Selon Livingstone (2004), de même que Hobbs et Frost (2003), la littératie médiatique est l’habileté à accéder à des textes multimodaux, à les analyser, à les évaluer ou à les créer à travers une variété de contextes. Quant à la multimodalité, elle résulte de la conjonction d’au moins deux modes sémiotiques dans la production / émission / réception / compréhension d’un message (Jewitt, 2009; Kress et Jewitt, 2003), ces modes sémiotiques pouvant être textuels, iconiques, auditifs et cinétiques. On passe ainsi du texte au multitexte, soit un produit mixte intégrant au texte traditionnel image, sons et bruits, le tout sur des supports numériques variés.

La littératie médiatique multimodale (ou LMM) entraine une redéfinition de la lecture et de l’écriture. L’apparition de nouveaux supports et de nouveaux types de textes a un impact sur l’acte de lecture lui-même, de même que sur le processus d’écriture. Les processus de la lecture numérique renvoient à des opérations cognitives propres au traitement de l’information, à sa compréhension et à son interprétation dans un environnement numérique. À ceci s’ajoute la multimodalité, soit l’intégration de l’image (et éventuellement des sons) au « texte ». Quant au processus d’écriture numérique, il est caractérisé par cinq pratiques récurrentes, soit l’hypertextualisation, ou écriture hypertextuelle, le design textuel, basé sur une architecture convenant au numérique, l’interactivité, qui tient compte de la dimension manipulable du texte, la multimodalité et enfin, la collaboration entre pairs pour l’édition.

Cette nouvelle littératie a un effet sur le processus d’apprentissage de l’élève : que l’on pense, entre autres, à la découverte d’une information pléthorique sur Internet et à la surabondance d’images fixes et mobiles. De plus, un fossé tend à se creuser entre l’élève, de plus en plus actif et habile technologiquement et ses pédagogues, souvent dépassés par l’évolution fulgurante des technologies de la communication et surtout assez attachés au paradigme de la littératie traditionnelle. L’intégration de la littératie médiatique multimodale à la classe de français ne devrait pas miser que sur le développement de la compétence technologique et l’usage technique de certains outils. Elle devrait également toucher les compétences informationnelles et les compétences multitextuelles, soit le fait de comprendre et de produire des messages intégrant texte, images et sons.

On manque actuellement de stratégies d’enseignement-apprentissage spécifiques aux nouveaux modes de lecture, d’écriture et de communication afin de créer des scénarios pédagogiques adaptés. Certes, on voit actuellement au Québec des initiatives intégrant à l’enseignement les blogues/réseaux sociaux, les bandes dessinées, les productions vidéo, les romansphotos, les jeux vidéo (serious games), la twittérature, ce qui laisse croire à une intégration progressive des notions de littératie classique à celles de la littératie médiatique. Cependant, ces pratiques, tout intéressantes qu’elles soient, ne sont pas suffisamment rattachées à un modèle réfléchi et englobant de compétences en littératie médiatique multimodale, valable pour toutes les disciplines. Le groupe de recherche en littératie médiatique multimodale1 a construit et validé, par ses travaux, un tel modèle, accessible sur son site Internet. Sur ce site, on retrouve également la revue du groupe, dont les divers numéros présentent des articles explorant les différentes avenues, théoriques et pratiques de la littératie médiatique multimodale. Des exemples de compétences en littératie médiatique multimodale se retrouvent en encadré, en plus de quelques exemples d’utilisation des ressources numériques pour les développer.

Une récente publication du groupe (Lacelle, Boutin et Lebrun, 2017) explore, en une dizaine de scénarios toutes les compétences susceptibles d’être acquises grâce à la littératie médiatique multimodale. Cela va des projets de transfictionnalisation à l’écriture hypertextuelle, en passant par l’exploration parallèle du jeu vidéo, du film et du roman, de même que par divers dispositifs d’écriture et de lecture multimodale (ex. : la transmodalisation de contes et légendes ; la production de bandes annonces à partir de BD, etc.). Les compétences en littératie médiatique multimodale sont précisées à l’intérieur des dispositifs et on suggère diverses façons de les enseigner et de les évaluer.

La littératie médiatique multimodale s’applique à tout le cursus scolaire et, avec une plus grande acuité encore, à l’enseignement du français. Elle traduit une nouvelle forme d’humanisme, une nouvelle conception de la culture, basée sur l’accès facile au savoir, la communication fluide entre utilisateurs, grâce au web participatif et à la primauté de l’hypertexte, qui facilite l’interdisciplinarité. Ces nouvelles avenues ne peuvent qu’être fécondes pour l’enseignement du français.

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1 http://www.litmedmod.ca/ (voir l’onglet « Outils », sous « Recherches »)

 

EXEMPLES DE COMPÉTENCES EN LMM 
• Comprendre un sujet d’actualité sur une plateforme d’information et produire un commentaire sur internet dans un blogue.
• Comprendre une histoire numérique à partir d’une application sur une tablette et produire un prolongement de l’histoire à partir d’un logiciel de création (en passant par un scénarimage sur papier).
• Comprendre un document PDF sur un ordinateur et produire une table des matières et des extensions hypertextes.
• Comprendre des hypermédias (textuels, visuels et sonores) et produire une page Web (ex. : wikipédia).
• Comprendre/produire un webdocumentaire, un weblog, une fanfiction.
• Comprendre/produire une documentation/création transmédia (ex : livre + objet connecté + montage photo)
• Comprendre une documentation à l’aide de la réalité augmentée/ produire une vidéo sur son expérience.
• Comprendre une thématique à partir de documents visuels d’archive sur internet et produire un compte rendu transmédia de sa compréhension d’une thématique.

 

EXEMPLES D'UTILISATIONS DES RESSOURCES NUMÉRIQUES EN LMM 
• Accéder à des informations multimodales (ex.: trouver des informations sur un thème sur trois supports différents: visuel, sonore et textuel)
• Se servir de supports de lecture d’œuvres numériques interactives (ex.: des tablettes avec des applications de littérature numérique)
• Soutenir la production d’un document numérique (ex.: hypertexte qui contient des informations visuelles, textuelles et sonores)
• Documenter un thème (ex.: se servir des bases de données numériques de BAnQ pour créer une exposition d’affiches plastifiées avec réalité augmentée)
• S’inscrire dans une activité transmédia qui implique l’exploration d’un thème à l’aide de ressources matérielles et numériques (textuelles, visuelles et sonores) et la production de contenus complémentaires sur différents supports.

 

 

RÉFÉRENCES
Hobbs, R. et R. Frost (2003). « Measuring the acquisition of media-literacy skills », Reading Research Quarterly, vol. 3, n° 38, p.330–355.
Jewitt, C. (dir.) (2009). The Routledge handbook of multimodal analysis, Londres, Routledge.
Kress, G. et G. Jewitt (2003). « Introduction ». Dans C. Jewitt et G. Kress (dir.), Multimodal Literacy, New-York, Peter Lang, p. 1-18.
Lacelle, N, J.-F. Boutin et M. Lebrun (2017). La littératie médiatique multimodale appliquée en contexte numérique. LMM@. Outils conceptuels et didactiques. Québec : Presses de l’Université du Québec.
Livingstone, S. (2004). « Media literacy and the challenge of new information and communication technologies », The Communication Review, no 7, p. 3-14

 

Article issu des Cahiers de l'AQPF - Volume 8, numéro 3.